Jean Laborde et Mantasoa

MANTASOA (1837-1857), UNE VILLE FANTÔME

A MADAGASCAR


A 30 kilomètres à vol d’oiseau, le double par la route actuelle, à l’est de la capitale malgache : Antananarivo, Mantasoa n’est pas une destination très visitée par les étrangers. Les guides touristiques lui consacrent cependant un peu de place : une page et demie dans ma vieille édition du Guide bleu (1968), autant dans le guide Jeune Afrique 1981, une page dans le Guide Gallimard (édition 2000) et dans le Routard 2003 pour qui « le site ne mérite guère plus qu’un petit week-end rafraîchissant  comme le faisait l’ancien président Tsiranana, ou comme le font aujourd’hui les Tananariviens aisés ». Ceux-ci sont d’ailleurs plus attirés par le paysage montagneux et forestier et un lac artificiel   bordé de pinèdes accueillantes pour les pique-niques, que par les vestiges de son passé. Dans le deuxième quart du 19e siècle une ville usinière y a surgi brutalement, dans un pays qui n’avait aucune tradition industrielle et alors même que la révolution industrielle n’en était encore qu’à ses débuts en Europe occidentale. A l’initiative d’un Français.

 


 Jean Laborde

 

 Le fondateur de Mantasoa est né à Auch le 24 vendémiaire de l’an 14 de la République, soit le 15 octobre 1805, dans la petite bourgeoisie artisanale. Il était le troisième fils d’une famille de charrons, maréchaux-ferrants et bourreliers. De 1817 à 1823 il a travaillé dans l’atelier paternel repris en 1822 par le frère aîné : Clément. Il s’est alors engagé dans un régiment de dragons, à Toulouse, où il a acquis le grade de maréchal des logis-chef. A l’été 1827 il s’est embarqué pour les Indes orientales après avoir acheté quelques caisses de verroterie, pacotille et pièces de tissu. A Bombay il a installé une factorerie, faisant le commerce de sucre, épices, parfums, pierres précieuses et bijoux  . Il a créé aussi un atelier de mécanique où il fabriquait et entretenait du matériel pour les sucreries, les distilleries de plantes à parfums ou pour le travail du métal. Un beau jour il gagna un petit pactole en exécutant une commande d’un maharadja : 300 trompettes en argent. En 1830 un capitaine au long cours lui proposa de retrouver l’épave d’un vaisseau de la Compagnie des Indes dans le canal de Mozambique. Laborde réalisa ses biens pour acheter une goélette. Au bout de quelques mois de recherche infructueuse elle s’échoua au sud-est de  Madagascar. Laborde réussit à nager jusqu’à la côte en traînant un cordage ce qui permit de sauver l’équipage. Quelques semaines plus tard il fut récupéré par un navire d’une compagnie commerciale réunionnaise (de Rontaunay). Il le déposa dans un des établissements de son principal agent dans l’île : Napoléon de Lastelle, à Mahela, où ce dernier avait planté une cocoteraie, et installé une sucrerie, une distillerie et une fabrique d’outils. A moins qu’il n’ait atteint Mahela en remontant à pied vers le nord. Depuis 1828 régnait sur Madagascar Ranavalona 1ère , veuve du roi Radama. Alors que celui-ci, un admirateur de l’empereur Napoléon, avait mené une politique d’ouverture vers l’extérieur, la reine et les clans qui exerçaient le pouvoir se méfiaient des étrangers. Les activités des missionnaires avaient été interdites. Rares étaient les Européens tolérés, tel Lastelle, pour les besoins du commerce : exportation de riz et de bœufs vers les îles Mascareignes, importation d’objets de luxe et de fusils pour les  campagnes militaires contre les peuples de la périphérie de l’île que le pouvoir royal cherchait à soumettre, dans la continuité de la politique d’unification initiée par le grand roi Andrianampoinimerina, le père de Radama, mort en 1810. La monarchie souhaitait produire des armes afin de ne pas trop dépendre des fournisseurs étrangers. Lastelle écrivit à la reine pour lui signaler les compétences techniques de Laborde qui venait de lui construire une roue hydraulique de 4 mètres de diamètre pour la rhumerie. Celui-ci les avait acquises par la lecture des manuels Roret, une sorte d’encyclopédie technologique, qui lui auraient été offerts par un oncle revenu d’Amérique alors qu’il était encore à Auch et dont il aurait complété la collection chez un libraire bordelais avant son départ pour l’Inde. Soit qu’elle ait été vendue lorsqu’il avait quitté celle-ci, soit qu’elle ait été perdue lors de l’échouage de la goélette, Laborde aurait pu disposer d’une nouvelle série, offerte par Lastelle en cadeau de mariage avec Emilie Roux (ou Rousse), une métisse. A moins qu’il ne l’ait fait venir de France après son installation dans la capitale malgache. Selon certains auteurs Lastelle aurait aussi vanté ses talents pour les tours de magie et l’illusionnisme qui auraient remonté à son passage dans l’armée. A la cour d’Antananarivo on ne voyait peut-être pas tellement la différence entre les techniques occidentales et la prestidigitation. Laborde, qui faisait des expériences avec une petite machine à produire de l’électricité, fut considéré comme une sorte de sorcier.

 Ranavalona avait fini par l’inviter à rejoindre la capitale et, le 18 avril 1833, il signait une convention par laquelle il s’engageait à fabriquer 4000 fusils, pour une piastre l’unité. Il semble qu’on lui ait imposé de s’associer ou de collaborer avec un Français, Droit, qui avait déjà installé une petite forge dans les environs d’Antananarivo, à Ilafy. Non loin de là Laborde construisit un nouvel atelier. En 1964 on pouvait encore voir le mur de clôture, un puits à bords empierrés servant sans doute à la trempe de l’acier, deux grosses enclumes, des pierres traversées par un trou en tronc de cône constituant la partie terminale des tuyères du ou des bas fourneaux où on fondait le minerai. Au début de 1834 les premiers fusils étaient prêts. Au total 3653 auraient été fabriqués. Laborde produisait aussi de la poudre à partir de salpêtre obtenu en arrosant d’urine des viscères d’animaux et des charognes déposés au pied d’un mur, des épées, des ciseaux (un objet très prisé qui avait été introduit par les Anglais) et des chapeaux en paille de riz. Il était devenu le seul maître de la fabrique, Droit, disgracié, ayant quitté Madagascar.

 

 Laborde rendait bien d’autres services. En 1835 il a porté secours à une armée royale en difficulté dans le sud. Après avoir débarqué à Fort-Dauphin il la ramena jusqu’à la capitale à travers les hautes terres. Il devint « parrain de circoncision » du prince héritier : Rakoto et, en pratique, son précepteur. Il se fit aussi architecte en bâtissant pour Ranavalona, à partir de 1839 ou 1840 le palais de Manjakamiadana (où il est aisé de régner) sur le rova d’Antananarivo, l’enceinte royale sacrée au sommet de la colline bleue. C’était un édifice tout en bois, à deux étages, avec en son centre une colonne faite d’un unique tronc de palissandre, de 27 m à 39 m de hauteur (selon les sources) et un mètre de diamètre transporté par 2000 ou 5000 hommes (là aussi c’est selon), orné de trois aigles en métal, trouvés à Paris par Lastelle, rebut d’une commande des Tuileries. Laborde construisit des villas pour les nobles, en inventant un véritable style, et en 1846-1847 dans le quartier d’Isotry un tombeau pour le premier ministre Rainiharo (qui disparaîtra en 1852), inspiré par l’architecture indienne avec ses deux stèles aux allures de stupa. Il renferme aussi les dépouilles de deux autres premiers ministres : Raharo et son frère Rainilaiarivony qui a été en fonction de 1864 à 1895, sous les règnes de Rasoherina, Ranavalona II et III, était l’époux de ces deux dernières et le chef de la résistance à la colonisation française.

 Au fil des années Laborde était devenu un personnage indispensable, sorte de chef du protocole et d’intendant. On l’envoyait quérir « dès qu’il y avait quelque chose de cassé au palais ». Il redorait les médailles, fournissait les hauts personnages de la cour en articles de luxe ou en remèdes, les purgatifs Leroy par exemple. A l’occasion il s’improvisait médecin. Il prêtait de l’argent, donnait des leçons d’équitation à l’épouse du prince Rakoto et des cours de gastronomie, contait des histoires qui subjuguaient son auditoire. Homme de belle prestance et d’une « inaltérable patience »,          « laborieux et doux », veillant prudemment à n’être l’homme d’aucun clan, tout en distribuant d’opportuns cadeaux, il savait user de son charme personnel, certains auteurs laissant entendre qu’il aurait été l’amant de Ranavalona 1ére. Après le renvoi de Droit il fut pendant un temps le seul vazaha (étranger) autorisé à demeurer à Antananarivo. On le surnommait Ramose (Monsieur) .

 


 L’installation à Mantasoa

 

  La poursuite de l’exploitation d’Ilafy étant compromise par le manque de combustible et de matière première et le débit insuffisant de la Mambo, Laborde choisit de s’implanter sur un autre site, dans la vallée de la Varahina, à Mantasoa (là où la terre vierge est fertile). L’eau était abondante, la région forestière et riche en minerai de fer. Le 28 mars 1837 un nouveau contrat était signé avec le gouvernement malgache. L’aménagement du nouveau centre industriel, auquel Laborde donna le nom de Soatsimananpiovana (la beauté immuable), ne fut pas une œuvre improvisée mais conçue comme un ensemble cohérent avant même d’être entreprise.

  

 Laborde traça d’abord une route pour relier Mantasoa à la capitale, avec des remblais d’abattis d’arbres colmatés de terre dont certains atteignaient 50 mètres de haut. Longue d’une trentaine de kilomètres on la parcourait en six heures. Il la prolongea par une piste de 130 kilomètres vers la côte est jusqu’au port de Mahanaro, qui était affermé par la compagnie de Rontaunay, par lequel seraient importés du cuivre de Ceylan et du matériel pour les fabriques. Puis, après expropriation des habitants, il aménagea 16 hectares de rizières pour nourrir les milliers d’ouvriers nécessaires pour la construction puis l’exploitation, les officiers représentant la reine et fournir des surplus commercialisables. La troisième question à résoudre était la maîtrise de l’eau, nécessaire pour la force motrice. Il fallait assainir car le secteur était marécageux et démontrer aux indigènes que les monstres aquatiques des croyances locales, en particulier un hydre à sept têtes cracheur de flammes, pouvaient être vaincus. Plusieurs sources furent captées afin d’alimenter deux réservoirs communicants de trois et sept hectares : le lac Congrève et le lac Capitaine. Pour ce faire il fallut édifier une digue d’un kilomètre de long et de dix mètres de hauteur. La saison sèche étant de courte durée à Mantasoa ces deux réservoirs suffisaient pour alimenter un canal d’amenée de près de deux kilomètres et huit mètres de largeur, à partir duquel des aqueducs en fer portés par des piliers octogonaux en pierre, desservaient six roues hydrauliques, l’eau faisant retour à la rivière par des conduits souterrains. Ensuite vint la construction des différents ateliers, pour la plupart répartis dans cinq grands bâtiments en pierre longs d’environ 33 mètres sur 11 de large – le plus important étant celui de la forge (57 sur 14) – avec des murs épais d’un mètre et couverts de tuiles fabriquées sur place.

 


 Le haut fourneau et la forge

 

 La raison d’être de Mantasoa était d’abord d’être un arsenal fournisseur de fusils, de canons et accessoirement d’armes blanches. Pour produire le métal nécessaire il fallait un haut fourneau. Selon son historien le plus précis, Jean Chauvin, Laborde s’inspira du cours de sidérurgie d’un professeur à l’Ecole polytechnique : Verbouks. Il aurait tracé lui-même les 10000 pierres de l’édifice, taillées par 400 hommes ainsi appelés par Laborde : zazamadinika (les petits enfants). Voici comment le décrivait Chauvin en 1939 : « Aujourd’hui encore, avec ses pierres patinées, ses vieux murs dorés de soleil, sa fauve cheminée élancée se détachant sur les verts longoza [une plante ressemblant à l’iris], ce monument industriel constitue le plus beau témoignage de pierre des temps de la royauté malgache. Quel souci rare du beau dans un ouvrage industriel ! » La date de construction : 1841, figure toujours sur une plaque de fonte au-dessus de l’embrasure de coulée sur le côté sud, précédée par les lettres RM = Ranavalona manjaka (Ranavalona étant reine), et flanquée des initiales JL. L’édifice était haut de 8,50 mètres. La soufflerie, actionnée par la plus grande des roues hydrauliques, consistait en deux cylindres de près de deux mètres de diamètre reliés à deux tuyères par l’intermédiaire d’un réservoir cylindrique en pierre. On accédait au gueulard par une sorte de pont-levis. Après l’achèvement Laborde annonça à la reine : « Votre haut fourneau est terminé », commettant involontairement un crime de lèse-majesté, le terme malgache traduisant fourneau désignant selon divers auteurs une particularité de l’anatomie féminine. Il put s’expliquer et l’appareil fut rebaptisé afo mahery : feu ardent. La mise à feu n’intervint qu’en 1843, sans doute à cause du délai nécessaire à la pose du revêtement réfractaire. Mais celui-ci n’aurait pas tenu et le haut fourneau n’aurait fonctionné qu’une seule fois, la réduction du minerai s’opérant ensuite dans des bas fourneaux (selon A. Breton). Le charbon de bois indispensable à la fusion du minerai était produit en lisière de forêt dans deux immenses meules de 15 mètres de diamètre donnant 3 à 400 m3 à chaque opération. La castine , qui servait de fondant, venait de la région d’Antsirabé à 220 kms vers le sud. On pratiquait trois coulées quotidiennes. Les gueuses de métal brut destinées à la fabrication des canons étaient battues au marteau hydraulique pour en chasser les impuretés puis refondues dans de grands cubilots avant coulée dans des moules. Les ébauches étaient ensuite forées, alésées et tournées. Le premier canon a été achevé le 12 juillet 1844. On lui donna le nom de Mamonjisoa (celui qui veut défendre le bien).  Les canons de fonte de fer étaient en général du calibre 80. Equipés de roues ces « canons-charrettes » servaient aux expéditions dans les provinces ou ils auraient terrorisé les tribus davantage par leur bruit que par leur puissance destructrice, et défendaient les fortins autour d’Antananarivo et sur les côtes. Ils n’auraient jamais été utilisés contre les Français. Un plus lourd, surnommé « le gros mangeur » à cause de sa consommation de poudre, fut installé sans affût, sur les hauteurs de la capitale où il tonnait lors des grandes cérémonies royales. On coulait aussi des canons en cuivre (ou bronze)  . Au total la production aurait été de 128 pièces ou plus, les chiffres variant. On produisait aussi des affûts et des mortiers qui lançaient des fusées incendiaires (ou congrèves, du nom d’un colonel anglais du 18e siècle) paraît-il plus efficaces que les canons. Pour diriger la canonnerie Laborde fit venir de France son frère Jean Louis, surnommé Cadet Il y avait une poudrerie où on mélangeait du soufre importé, du charbon de bois finement pulvérisé et du salpêtre recueilli comme à Ilafy. La poudre était entreposée sur un îlot du lac Congrève dans un bâtiment aux murs épais ne comportant aucune ouverture du côté des habitations. La fonderie coulait aussi des marmites en fonte. Une partie de la fonte était transformée en fer par puddlage puis en acier, destiné aux couteaux, aux armes blanches (sabres, sagaies) et aux outils (bêches, pioches, barres à mine), par cémentation dans un four surmonté d’une cheminée à étages.


 Les autres industries

 

 Mantasoa n’était pas qu’un centre métallurgique mais « un véritable “combinat“  » (R. Decary). Une quinzaine d’industries y ont été implantées par J. Laborde, principalement pour le marché de la capitale et en particulier les besoins de la cour. Laborde avait introduit les vers à soie et une variété de mûrier tropical pour les nourrir. Il y avait donc une magnanerie pour l’élevage des chenilles jusqu’au stade de cocon. En 1939 on pouvait voir encore les bassines où on les ébouillantait. Il y avait une filature et un tissage. Le croisement des papillons importés avec une variété locale permit de tripler la production (jusqu’à une tonne mensuelle) mais il s’agissait d’une soie plus grossière : la bourrette. Le tissage se pratiquait aussi dans la capitale. On fabriquait des lambas (sorte de toge portée traditionnellement par les Malgaches) et des lambamenas (linceuls). Pour des tissus plus ordinaires Laborde a introduit la culture du lin et le rouissage.. Complément de l’activité textile : les colorants, en particulier l’indigo.

 Une papeterie utilisait comme matière première un papyrus local (le zozoro) qui abondait dans les marais. La pâte était étendue et séchée sur des cadres en bambou. Une faïencerie, dont la matière première était fournie par des filons d’argile à quartz, livrait de la vaisselle courante vernie au sel ou plus richement décorée pour la clientèle aristocratique. Selon J. Chauvin c’était ce qu’on faisait de plus réussi. Quatre fours à poterie permettaient de cuire des tuyaux, longs de 60 cm, pour le transport de l’eau, comme ceux utilisés pour l’aqueduc d’une quinzaine de kilomètres construit par Laborde vers 1845 pour alimenter le palais royal à Antananarivo  . Ainsi que des amphores. Une verrerie produisait des vitres et des bouteilles . Il y avait encore une tannerie, une savonnerie, des fours à chaux et à ciment, d’autres pour les briques et les tuiles, des ateliers de menuiserie, charpenterie, charronnage, tonnellerie. On fabriquait des bougies et de la cire à cacheter, du cordonnet, des bijoux, des fleurs artificielles et des instruments de musique. Une sorte de laboratoire élaborait divers produits chimiques : acide sulfurique, acide nitrique, noir animal (pour le raffinage du sucre), bleu d’azur (pour blanchir le linge), sulfate de fer (pour la couleur rouge ou pour faire de l’encre), potasse caustique et sulfate de potasse (utilisés comme médicament), etc.

 Les industries alimentaires étaient représentées par une distillerie de rhum qui n’était pas la moins rémunératrice, et une sucrerie. Elles étaient implantées à quinze kilomètres de Mantasoa, à Lohasala. Cinq kilomètres de canaux drainaient les eaux d’une falaise jusqu’à un bassin. La roue hydraulique, d’une puissance de 15 CV, actionnait un moulin à trois cylindres cannelés, toujours en place en 1964 (car trop lourds pour avoir été volés) et une pompe à refouler le jus. Le matériel était venu des forges de Sireuil, en Charente. Pour le reste la sucrerie fonctionnait par gravité, les produits descendant par leur propre poids au cours de la transformation. On fabriquait du sucre cristallisé, du sucre en morceaux, du sucre candi. Mais aussi du sirop de tamarin, très apprécié par la souveraine, du curaçao, du bitter.. On avait planté des caféiers (variété arabica) et installé une deuxième magnanerie. Laborde a acclimaté des bovins européens, des moutons mérinos et des oies de Toulouse. Il a tenté de produire du fromage, une sorte de gruyère, mais ce fut un échec. En revanche un biographe le présente comme un « expert dans la salaison des jambons ».

 


 


L’urbanisme labordien

 

 20 000 ouvriers ont été nécessaires pour la construction des installations industrielles : bâtiments, aménagements hydrauliques, machines mises au point par Laborde. Les travaux achevés l’effectif était de 1500 ouvriers et 500 soldats  . Avec les familles  cela représentait environ 5 000 personnes. Pour les loger Laborde a édifié sur une colline une cité ouvrière, de plan circulaire avec chemins rayonnants et concentriques. Au centre la résidence royale : le rova, avec un trône de granit rouge en plein air, à laquelle on accédait par un escalier de 200 degrés. Les cases étaient en pisé. En 1939 subsistaient les ruines d’une quinzaine, au nord du lac Congrève : chacune comportait une pièce unique de 3,5 m sur 5 avec une porte et une grande fenêtre.

 Une école recevait une soixantaine d’élèves. Ils utilisaient comme ardoise des planchettes enduites d’un mélange de cendre et de graisse. Le projet d’église n’a pas abouti en raison du maintien de l’interdiction des cultes étrangers  . Sur l’éperon boisé qui séparait les deux lacs J. Laborde se fit construire une vaste maison  de bois à haut toit, le vaste grenier isolant de la chaleur, couvert de chaume et débordant sur une large véranda (ou varangue), précédée par un escalier majestueux en pierre et une allée pavée encadrée par les cases des serviteurs. Les coordonnées géographiques du site étaient gravées sur un disque de pierre. Elle était entourée de potagers, vergers et vignes. C’est Laborde qui a introduit la vigne à Madagascar, ainsi que divers arbres fruitiers européens : pommiers, pêchers, et aussi des espèces tropicales tels la vanille, l’arrow-root, un tubercule riche en fécule qu’on donnait aux malades et aux convalescents, l’ananas. Il a expérimenté la culture du blé, sélectionné des variétés de riz dont une à gros grains qui ne collait pas. Autre innovation du Français : les paratonnerres fort utiles à Madagascar où les orages sont fréquents. Les principaux bâtiments de Mantasoa en étaient équipés et les visiteurs les ont souvent remarqués. En se généralisant ils auraient permis de réduire fortement le nombre des victimes foudroyées en saison des pluies.

 Entre 1845 et 1850 J. Laborde a édifié son tombeau, un peu en contrebas du rova, dans un style rappelant l’architecture indienne et qui est devenu un modèle pour les grands familles malgaches. C’est Cadet, décédé en 1850, qui a inauguré la sépulture. Laborde y a été enseveli le 27 décembre 1878. Dans l’enclos on peut voir les tombes de quelques membres de sa famille, de son serviteur favori Poucète, d’une dizaine de soldats français, et, la plus récente, celle de Gaëtan Baranger, un géomètre, président-fondateur de l’Association des amis de Jean Laborde (1996), natif de Pouzay (Indre-et-Loire) en 1930, installé à Madagascar depuis 1951, décédé le 27 mai 2000  .

 La reine Ranavalona 1ère a fait sa première visite à Mantasoa en 1847 (ou 1845) quand tout fut terminé. Le lendemain de son arrivée elle descendit le grand escalier, au son de la musique royale, jusqu’à la cour des usines où elle fut saluée par une salve de canon avant la visite détaillée des ateliers. Laborde fut anobli, recevant le titre d’andrianamasinavalona, assorti des 14 (ou 15,16 voire 18 ?) honneurs, le maximum dans la hiérarchie des grandes dignités (un peu moins selon certaines versions). D’autres séjours suivirent, parfois de plusieurs mois.

 Pendant quelques années le « Creusot malgache » allait devenir un lieu à la mode pour l’aristocratie, « le Versailles et le Marly » malgaches (expressions du capitaine de vaisseau Dupré) qualifié encore de « Trianon ». Les princes se firent construire des villas dont il ne reste rien car les soldats français, plus tard, ont récupéré le bois pour se chauffer. Un bain de la reine, de 8 m sur 12 dans celle du premier ministre, était alimenté par le grand canal. J. Laborde se fit organisateur de fêtes pour la cour. Spectacles guerriers tel le bombardement d’un village factice en zozoro avec des fusées incendiaires, combats de taureaux aux cornes équipées d’éperons en acier, feux d’artifices, concerts et bals  . C’est lui qui a enseigné à l’aristocratie le quadrille et la valse. Lui-même et le prince Rakoto étaient admirés pour leur souplesse. En 1856 son fils Clément a rapporté de Paris les nouvelles danses à la mode : polka, warsovienne, scottish. Sa clique d’une vingtaine de musiciens (parmi sa centaine et demie d’esclaves), envoyés se former à la Réunion, a servi de modèle à la fanfare royale. La population était associée aux fêtes ce qui aidait à obtenir un bon rendement des ouvriers en leur procurant des occasions de divertissement.

 Il y avait enfin le zoo, aménagé en 1850 (ou 1844 ? alors que Paris n’avait pas encore son jardin d’acclimatation), sur huit hectares entourés d’un mur de pierre de trois mètres couronné de pieux, toujours en bon état en 1939. On pouvait y voir un petit lac avec des poissons rouges, des cavernes artificielles, des singes, des antilopes africaines, des chameaux d’Egypte, un hippopotame, des échassiers, des perroquets. Le succès fut immense mais éphémère : « Du kiosque la foule pépiante et chamarrée des courtisans jetait des bananes à l’hippopotame et s’enfuyait à grands cris lorsque celui-ci prenait lourdement et gauchement terre. C’était à qui monterait sur le chameau et caresserait la gazelle » (J.

Chauvin).


 Une cité éphémère

 

 La ville industrielle de Mantasoa n’a vécu que pendant environ deux décennies. L’historiographie avance deux versions quant à l’arrêt des installations et à l’abandon de la cité. Selon la plus répandue ce fut en 1857. J. Laborde était mêlé au complot visant à détrôner la reine Ranavalona, volontiers présentée comme superstitieuse et cruelle, un « Caligula femelle », « Frédégonde doublée de Marguerite de Bourgogne », au profit de son fils, le prince Rakoto, qui incarnait la tendance désireuse de moderniser la société malgache et de l’ouvrir largement aux influences étrangères, les lumières en quelque sorte contre l’obscurantisme. Laborde aurait accueilli chez lui les réunions des conjurés et fourni, autre exemple de son industrie, des plastrons de cuir pour se protéger lors du coup d’état. Suite à la trahison d’un complice l’affaire fut éventée. Laborde aurait été condamné à mort après que l’épreuve du poison (par le truchement d’un poulet) eut confirmé sa culpabilité, le châtiment étant aussitôt commué en expulsion, ou simplement contraint à un exil immédiat. Il partit vers la côte est d’où il s’embarqua pour la Réunion. Les ouvriers auraient alors saccagé et pillé Mantasoa. Et l’année suivante un petit-fils de Rainiharo aurait complété les destructions.

 Selon une autre version, les premiers dégâts auraient été limités et l’activité n’aurait cessé définitivement qu’en 1861  , alors que Laborde était de retour après la mort de Ranavalona I et l’accession au trône de Rakoto sous le nom de Radama II. En vertu de son programme réformateur celui-ci avait aboli le servage ce qui aurait entraîné ipso facto l’abandon de Mantasoa par les ouvriers, aucun Malgache n’ayant, du reste, été capable de prendre la succession du fondateur à la tête des usines. Hormis sur la date, ces deux versions s’accordent sur l’essentiel : si Mantasoa a été détruite ou désertée c’est en raison du ressentiment des travailleurs contre les formes de travail qui leur avaient été imposées, un travail forcé  . Effectué par des gens réduits en esclavage parce qu’ils s’étaient convertis au christianisme (les priants) ou assujettis à la corvée royale. Laborde n’aurait pas été personnellement visé par les ouvriers quand ils s’étaient vengés contre les installations. Certains l’auraient même porté, lui et ses bagages, pendant les 52 jours du trajet jusqu’à la côte. Sa villa n’avait pas été mise à sac, la reine ayant promis, il est vrai, que ses biens seraient respectés. Selon la majorité des auteurs Laborde traitait bien le personnel, se serait efforcé d’adoucir le régime de corvée auquel il avait dû se plier . Il distribuait l’argent reçu de la reine, par exemple les 10 000 piastres versées après le forage du premier canon. Il aurait répondu à ceux qui s’étonnaient qu’il ait bâti sa maison en bois que s’il l’avait fait en pierre tous les grands du royaume auraient voulu l’imiter ce qui aurait entraîné pour le peuple des corvées supplémentaires.

 Cette image de patron généreux et bienveillant, aux goûts simples et modestes, pieux catholique de surcroît, a parfois été mise en doute. Notamment par des missionnaires protestants et par un chroniqueur : Raombana (1809-1855), secrétaire du gouvernement royal, un des premiers Malgaches à être allé étudier en Europe (en Grande-Bretagne). Pour lui le peuple, et en particulier les Chrétiens persécutés, ont souffert des entreprises du Français. Il écrivait par exemple en 1849 : « Sa majesté […] donna 1000 dollars à M. Laborde afin d’apprendre à quelques officiers l’art de fondre les canons et de s’en servir. Pour offrir cet argent elle pressura le peuple l’année suivante ; elle reçut plus de dix fois la somme et en fut très contente à cause de son avarice ». En 1855 il a raconté une altercation avec un neveu de la reine, Ramonja, qui avait déclaré à Laborde « […] Qu’il le tînt pour l’un des plus grands oppresseurs du peuple, à cause des travaux d’Etat qu’il avait introduits. M. Laborde fut très contrarié par ces paroles et, pour se justifier, déclara qu’il enseignait la fabrication des canons, ce qui représentait une grande chose pour la gloire du pays ; mais en réponse, Ramonja lui éclata de rire au nez, rétorquant que les canons n’étaient pas faits pour sauver la vie des gens mais pour les tuer et qu’il devait avoir honte d’enseigner cette industrie ; et ces mots plongèrent Laborde dans une extrême confusion ». Simon Ayache, l’historien qui rapporte ces témoignages en conclut ainsi : « Jean Laborde continue d’appartenir, de plein droit, à l’histoire de Madagascar mais on ne peut plus refaire son portrait ni évaluer son rôle comme on le faisait naguère. Un Jean Laborde reste vivant dans les souvenirs qui flottent au Palais de la reine ou à Mantasoa, mais un autre est mort, le Jean Laborde « superstar » de l’historiographie coloniale ». C’est pourtant ainsi qu’il continue à être présenté aujourd’hui. Autres exemples de critiques cet article de La tribune de Madagascar en 1935 ironisant sur  son exploit industriel : « Il ne doit pas exister en France qu’un seul Français capable de faire ce qu’il a fait avec 10 000 esclaves gens pas bêtes et sans avoir un sou à trouver ». Ou ce jugement d’un conservateur du musée d’Antananarivo présentant Mantasoa comme un bagne sur lequel Laborde régnait en « Pharaon médiocre ».

 Il semble bien qu’ait prévalu sur le site, d’où il était interdit de sortir, une discipline sévère et que le travail y ait été pénible, laissant de si mauvais souvenirs « qu’en 1889, lorsqu’une poterie fut créée par une société française à Ampangabé, près de Mantasoa, la population, redoutant une nouvelle corvée, commença par s’enfuir »  . Une série de dictons ont enregistré la mémoire de ce système coercitif :

- « Travail de Mantasoa : ceux qui ont la permission de s’absenter : 0 F 80 d’amende ; ceux qui s’absentent sans permission : 2 F 50 d’amende ; ceux qui ne s’absentent pas usent leurs vêtements et jusqu’à leur « salaka » (caleçon)».

- « À Mantasoa toujours du travail et jamais de plaisir » .

- « À Mantasoa, on n’a pas le temps de manger ce qui est cuit, ni celui de faire cuire ce qui est cru ».

- «  À Mantasoa même les animaux travaillent, les bœufs labourent les champs, les poules  sarclent ».

- « À Mantasoa, le même travail se répète sans cesse ».

- « On ne parle jamais du travail fini mais toujours de celui qui reste à faire ».

- « Veux-tu savoir si la corvée à Mantasoa  est pénible ? Frappe un chien et demande le lui. Il te répondra en criant : Oh oui ! »

- « Celui qui va à contre-cœur semble aller à Mantasoa ».

Et on lançait à l’enfant turbulent ou désobéissant : « On va t’envoyer à Mantasoa ».

Quelques récits de voyageurs

Mantasoa a été souvent visité et les voyageurs se sont généralement extasiés sur l’oeuvre de J. Laborde en déplorant son triste sort.  La voie avait été ouverte par une Autrichienne globe-trotter : Ida Pfeiffer. Madagascar a été son dernier voyage d’avril à septembre 1857. Témoin fortuit du complot elle a été elle aussi expulsée et ne s’est pas remise de cette épreuve à laquelle elle n’a survécu que quelques mois. Le docteur Milhet-Fontarabie, médecin réunionnais venu pour soigner un frère du Premier ministre Rainijohary, a croisé la caravane des exilés, s’est arrêté à Mantasoa et a constaté avec regret que les établissements étaient abandonnés. En janvier 1862 le capitaine de frégate Charles Paul Brossard de Corbigny, venu renouer un contact officiel entre la France et le nouveau roi, décrivait une ville qui « commence à tomber en ruines » et qui n’est plus habitée « que par une population insignifiante ». Et le docteur Auguste Vinson, membre de la délégation française venue assister au couronnement de Radama II, une cité fantôme : « Mantasoa est une ville trompeuse ; en la voyant couchée tout au long sur les gradins d’une colline, en voyant ses maisons de terre rouge si gaies, si bien faites et si uniformément étagées, et toutes ces villas ou ces grands bâtiments hérissés de longues aiguilles de paratonnerres, on se réjouit d’avance. On n’a rien encore vu de si coquet et de si gai, de si élégant […] tout cela forme l’amphithéâtre le plus pittoresque. Mais allez en ville sur cette donnée : pas un seul habitant, vous marchez sur une vraie nécropole. Mantasoa est désert ! Les fraîches demeures, les élégants pavillons sont sans habitants ; les jolies maisonnettes sont sans toiture ; mais cette ville silencieuse parle éloquemment des travaux et de l’énergie d’un Français : cette ville si vide est toute pleine du génie de M. Laborde […] Quelle prestigieuse idée une telle visite donne de l’homme qui a été l’âme de ces œuvres merveilleuses ! Tout y est colossal et artistique […] ses ateliers magnifiques […] parleront longtemps encore au voyageur interdit de l’effort gigantesque qu’un seul de nos compatriotes a pu faire, par une ferme volonté, pour inaugurer les arts et la civilisation au milieu d’une nation barbare ». Dupré, le chef de la délégation, négociateur avec Laborde d’un traité franco-malgache, exprimait sa tristesse devant « l’état de délaissement et de ruine » dans lequel avait sombré Mantasoa et se déclarait « stupéfait » « de la mauvaise foi de certains voyageurs » qui avaient ignoré « ces merveilles véritables au milieu d’un pays encore sauvage » : « […] quand on pense que tout cela a été créé par la volonté d’un seul homme qui n’a trouvé pour coopérateurs que des manœuvres ; un homme qui s’est fait ouvrier pour former des ouvriers, contremaître pour les guider, en même temps qu’il ordonnait ou dirigeait tous les travaux ».

  De passage en 1868 le docteur Lacaze s’affligeait à son tour de la disparition de ce « monument de l’intelligence » et déplorait qu’il n’ait « produit aucun germe ». L’année suivante le naturaliste Alfred Grandidier a couché à Mantasoa lors de son troisième voyage dans la Grande île et il a passé une journée à parcourir « avec le plus vif intérêt » ses ruines « saisissantes » : « Toute détruite qu’elle est l’oeuvre de Laborde n’en a pas moins été utile, non seulement dans le passé mais encore à présent car elle a développé chez les Merina le travail et l’industrie ». En 1875 un abbé qui accompagnait l’évêque de St Denis de la Réunion, en visite à Madagascar, s’extasiait à son tour devant des « ruines pleines de majesté et de grandeur, comme celles de ces cités antiques dont les débris immortels semblent pleurer avec nous ». En 1887 le missionnaire anglais A.M. Hewlett était partagé entre l’admiration pour « l’extraordinaire habileté de l’homme qui, tout seul, avait créé tout cela » et l’affliction : « Il est triste qu’un tel travail ait été arrêté, triste de marcher le long de chaussées désertes et à travers des ateliers ruinés, et l’esprit se reporte, bien qu’à un moindre degré, aux gigantesques cités des vieux empires d’Orient […]. On verrait rarement ailleurs une plus habile et laborieuse application de petits moyens à une grande chose et nulle part nous ne verrons les produits de l’ingéniosité et de l’industrie tomber aussi rapidement en ruine. Les lieux ont vraiment changé depuis ces jours d’activité où ils étaient pleins de vie ». En 1934 les vestiges étaient encore suffisants pour susciter l’enthousiasme de Maurice Martin du Gard : « Robinson Crusoë est bien pâle en comparaison. Tous ces bâtiments, ces fours, ces ateliers que je vois, ou que je soupçonne à certains emplacements, c’est le travail de Jean Laborde qui ne savait à peu près rien quand il quitta en douce le collège d’Auch […]. Diderot eut été ravi de ce descendant […] ».


 

Jean Laborde, consul de France

 

 À son avènement, Radama II avait confirmé et élargi  la charte qu’il avait signé secrètement en 1855 avec un négociant et armateur franco-mauricien : Joseph Lambert, du temps où il était prince héritier. Elle lui accordait toute une série d’avantages économiques : droit d’exploitation de toutes les mines, concession illimitée de terres agricoles, franchise fiscale et douanière totale, droit de frapper monnaie. Lambert entreprit de mettre sur pied une Compagnie foncière, industrielle et commerciale de Madagascar, au capital de 5 millions. Elle reprenait les établissements de Mantasoa. En 1863 Lambert céda ses droits, hormis sur la frappe de monnaie et sur Mantasoa, au baron et sénateur Paul de Richemont, chargé par Napoléon III d’organiser la compagnie. En échange d’un dixième du capital à répartir pour moitié entre le roi d’une part, Lambert et Laborde d’autre part  . Mais, en mai 1863, Radama qui glissait vers l’impopularité était étranglé à l’instigation du parti vieux malgache et peut-être, selon certains, en conséquence des intrigues des missionnaires méthodistes anglais, notamment le pasteur Ellis jaloux de l’influence de Laborde sur le roi. Laborde aurait failli subir le même sort en 1865. Depuis 1862 il était consul de France, fonction qu’il exercerait jusqu’à sa mort en 1878, avec ou sans le titre officiel, hormis trois interruptions pendant lesquelles on lui avait préféré des diplomates professionnels : de 1864 à janvier 1867, de juin 1867 à août 1869, en 1871-1873. La veuve de Radama, la reine Rasoherina, avait dénoncé la charte Lambert qui fut brûlée solennellement sur la plage de Tamatave le 25 décembre 1865. Le gouvernement malgache indemnisa la compagnie de Madagascar, la négociation ayant été menée par Laborde, et reprit le site de Mantasoa qui demeura à l’abandon. Laborde continua à le fréquenter comme lieu de villégiature. Il a songé un moment à développer la culture du coton et à relancer la soierie. Après la conquête militaire de 1895, au terme d’un processus de dégradation des relations entre la République française et la monarchie malgache dans lequel un contentieux autour de la succession de Laborde a joué un certain rôle, l’armée y a installé un dépôt et un sanatorium et les bâtiments de pierre ont été  restaurés. En 1917 l’ensemble fut cédé à la direction de l’enseignement qui y installa l’école régionale de l’Emyrne. Un lycée professionnel y fonctionne toujours.

 Jean Laborde et ses activités manufacturières ont été mis à contribution pour présenter la colonisation sous un jour progressiste et pacifique. Les panégyriques sont nombreux qui exaltent sa mission civilisatrice, tels après ceux déjà cités ceux de Désiré Laverdant (1844) : « véritable bienfaiteur du pays », « grand chef industriel », « vrai type du colonisateur » ou de Pierre de La Devèze (1911) : « On reste confondu devant l’habileté industrielle de cet homme et son talent d’assimilation. Ce n’est pas, à vrai dire, qu’il inventât de toutes pièces ; mais ses ressources si bornées faisaient de ses œuvres de véritables créations […]. Laborde veillait, […] dormait trois ou quatre heures et, au point du jour, était prêt à montrer lui-même aux ouvriers la manière de s’y prendre. Les Malgaches ne soupçonnant pas ce travail, et voyant toujours de nouvelles œuvres sortir des mains, créatrices de leur maître, le considéraient comme un homme auquel rien n’était impossible, presque toujours comme un génie bienfaisant ». Ce biographe et Pierre Suau, un peu plus tôt, ont insisté, contexte de la séparation de l’Eglise et de l’Etat oblige, sur son rôle de protecteur du catholicisme. C’est dans la demeure du «Père de la Mission », à la fois « patriote et croyant », que la première messe avait été célébrée à Antananarivo en 1855 par le père Finaz arrivé avec Lambert sous un nom d’emprunt. La République aurait occulté son rôle de propagateur de la foi en le laïcisant. À l’occasion de l’Exposition coloniale de 1931 un auteur gersois considérait que la France devait à « ce compatriote de d’Artagnan » « les droits qu’elle a pu revendiquer » sur Madagascar : il avait su mettre « immédiatement en valeur la grand île inexploitée par des peuplades vivant dans un état voisin de la barbarie […] », cultivant « avec une sollicitude patriotique la magnifique fleur des tropiques qui devait orner de ses riches coloris la couronne coloniale, qui resplendit autour de la France, champion de la liberté […] ». Gilbert Brégail, président de la Société archéologique du Gers, qui le décrivait comme l’incarnation « des précieuses qualités du Gascon de race : merveilleuse faculté d’adaptation au milieu et aux circonstances, activité persévérante et audace tranquille dans les situations les plus désespérées ou les plus délicates », se disait certain, en 1938, que si « […] Napoléon III avait daigné répondre à ses appels, […] Laborde aurait réussi à donner Madagascar à la France sans la moindre effusion de sang ». En 1961 le Révérend père Le Hurt le présentait comme un modernisateur dont l’action, avec de Lastelle et Lambert, avait remis en question l’hégémonie de l’aristocratie ploutocratie Merina, et donc un précurseur d’un équilibre ethnique qui n’allait pas manquer de s’épanouir avec l’indépendance.

En mai 1903 son buste a été inauguré sur une place de Tananarive par le général gouverneur Galliéni. Des survivants de Mantasoa sont venus raconter quelques souvenirs. Fondée en 1902 l’Académie malgache a mis J. Laborde à son programme de recherche. L’étude la plus précise a été publiée en 1939 dans les Mémoires de cette Académie par un professeur du lycée Galliéni, Jean Chauvin. Lequel a soutenu une thèse en Sorbonne en 1968, bien informé mais à tendance hagiographique : « Personnellement nous voyons en Laborde un super homme, un génie, un héros et un saint […]  . En 1951 s’est constitué, sous le haut patronage du Haut commissariat et de la Ligne maritime coloniale, un Comité d’action pour faire connaître l’œuvre de J. Laborde. Après l’indépendance, le relais a été pris par une Association des amis du musée Jean Laborde. Elle a obtenu en 1963 le rachat par la France de la maison en bois de Jean Laborde, dans le quartier d’Andalaho, qui fut restaurée grâce aux crédits du Ministère de la coopération. L’année suivante elle y a organisé une exposition. L’image du précurseur de la colonisation allait s’effacer devant celle du « premier coopérant ». Ajoutons que son nom avait été donné à un navire des Messageries maritimes qui jusqu’en 1970 a fait la liaison entre l’Europe et les îles Mascareignes.

 Le « Benvenuto Cellini colonial » (Myriam Harry) est loin d’être oublié aujourd’hui. Le 7 février 1995 un numéro de l’émission Faut pas rêver (FR3) lui a été consacré. En 2001 un roman, de Laurence Ink, Chant de corail et d’argent, s’est inspiré de sa vie. Fin 2004 une biographie a été publiée sous la plume d’un ancien ambassadeur de France à Madagascar et d’un médecin malgache installé en France. De nombreux sites internets évoquent son histoire, avec plus ou moins de détails. Une nouvelle exposition a été présentée à l’Alliance française d’Antananarivo en novembre 2005, avec notamment des planches d’une bande dessinée signée Roddy. Auch a commémoré son bicentenaire. On pourrait voir en lui, aujourd’hui, une figure exemplaire du « rôle positif de la présence française outre-mer » …

 Mantasoa n’a pas été un exemple unique de cité industrielle éphémère dans la grande île. En 1886 un représentant d’une maison de commerce marseillaise et consul général de Madagascar à Paris depuis le traité franco-malgache de décembre 1885 : Léon Suberbie, a obtenu une concession grande comme cinq départements français en vue d’exploiter des alluvions aurifères et a fondé une ville et un port sur la côte ouest proche de la baie de Majunga  . En 1898 un accompagnateur du général Galliéni décrivait Suberbieville comme « la plus importante entreprise industrielle qui ait jamais été tentée à Madagascar ». Il y a quelques années, sur la route du grand sud, la découverte d’un gisement de saphirs a fait surgir une ville-champignon de 150 000 habitants : Ilakaka  .