TREMBLAIS Jean-Louis

A Madagascar, sur les traces du conquérant pacifique    

Publié le 10/08/2012 à 18:47 dans Le Figaro.fr

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Crédits photo : ERIC MARTIN/LE FIGARO MAGAZINE

 


Échoué sur les côtes de Madagascar après un naufrage, Jean Laborde transforma un fiasco en succès. Autodidacte inventif et bricoleur de génie, il s'attira les grâces de la reine Ranavalona Ière, dont il devint à la fois le Colbert et l'amant. Un exploit qui fait de lui une légende locale.

Nul n'est prophète en son pays. Lieu commun ou pieux adage? L'histoire très édifiante de Jean Laborde (1805-1878) nous fait pencher pour la deuxième option. En France, ce natif de Gascogne est un illustre inconnu. À Madagascar, c'est un personnage de légende. Avant même d'atterrir à Tananarive, le voyageur est mis au parfum. On lui remet un fascicule administratif où, à côté du formulaire de débarquement et des conseils d'usage, il découvre l'hagiographie de cet aventurier français, parti de rien et qui gagna tout. Il y apparaît comme un constructeur et un bienfaiteur, dont les mérites sont mis en valeur. Hommage d'autant plus notable qu'il est officiel et vient d'une ex-possession coloniale!

Auprès de la population de Tananarive, même son de cloche, du cireur de chaussures au ministre en cravate: «Jean Laborrrde (NDLR: à prononcer en roulant le r)? Tout le monde connaît ici.» Et d'énumérer ses nombreuses réalisations: monuments, bâtiments, routes, ponts, agriculture, élevage... Pourtant, rien ne prédestinait le jeune Laborde à une telle postérité. Né à Auch dans une famille de forgerons, il fait des études médiocres, mais son père lui apprend le travail des métaux. Reprendre l'entreprise familiale? Impossible. Réservé au frère aîné. Alors, Jean s'engage dans un régiment de dragons, dont il sort avec le grade de maréchal des logis à 22 ans. La France de la Restauration, frileuse et mesquine, n'offre guère de perspectives à celui qui rêve de grands espaces. Muni d'un faible viatique et le bagage mince, il s'embarque en 1827 pour les Indes et ses comptoirs.

Incendié en 1995, le palais fortifié (Rova) fut le siège de la dynastie merina. En 1845, Jean Laborde participa à son aménagement.Incendié en 1995, le palais fortifié (Rova) fut le siège de la dynastie merina. En 1845, Jean Laborde participa à son aménagement.
 Crédits photo : ERIC MARTIN/LE FIGARO MAGAZINE

À Pondichéry, il monte une forge et un atelier de mécanique, où il fait des merveilles. En trois ans, le voici fournisseur attitré du maharadjah (il confectionne des trompettes pour sa garde) et propriétaire d'un commerce prospère. Reste que sa soif d'aventure n'est pas étanchée. Un comptoir reste un comptoir, fût-il en Orient. Bref, il s'ennuie. Dans un estaminet de Pondichéry, il rencontre un marin qui sait lui parler. Ce capitaine évoque un navire de la Compagnie des Indes qui gît sous quelques mètres au large de l'île Juan- de-Nova, au sud-ouest de Madagascar. L'épave regorge de richesses, mais il faut affréter une goélette et recruter un équipage pour les récupérer. Qu'à cela ne tienne: Jean Laborde vend son affaire, finance l'expédition et voilà les deux compères partis à la chasse au trésor. Après six mois à tourner en rond dans le canal du Mozambique, constat d'échec: l'épave est un mirage.

À l'automne 1831, alors qu'ils rebroussent chemin, ils sont pris dans une tempête et font naufrage sur la côte est de Madagascar. Tous deux en vie, mais sans avoir rien pu sauvegarder, sauf une épée et un fusil...À l'époque, Madagascar est dirigée d'une main de fer par la reine Ranavalona Ière. Elle contrôle les hautes terres autour de la capitale Tananarive et des douze collines sacrées, le pays des Merinas (1). Sa devise: «La mer pour seule limite de ma rizière.» Xénophobe et tyrannique, elle ambitionne de contrôler toute l'île (en asservissant les tribus rétives) et s'oppose farouchement à l'influence européenne. Ses consignes sont claires et nettes: tout étranger capturé dans son royaume sans laissez-passer devient esclave de la Couronne. Les deux naufragés ont de la chance: après avoir longé la côte vers le nord sur 200 kilomètres, ils sont recueillis par un planteur français, Napoléon de Lastelle. Avec l'autorisation royale, ce dernier pratique le négoce avec les deux îles voisines de Bourbon et de Maurice à partir de Tamatave. Lastelle offre à Laborde de travailler à la sucrerie pour payer son sauvetage. Et repère aussitôt les talents de ce bricoleur de génie, capable de rafistoler voire de perfectionner n'importe quel engin, n'importe quelle machine. Une aubaine! Car la reine lui a justement passé une commande qu'il est incapable d'honorer: fabriquer les fusils et les canons de son armée, indispensables à la «pacification» du royaume et à l'indépendance nationale (pour l'heure, elle doit les acheter aux Français et aux Anglais, dont elle essaye par ailleurs de contenir les visées!).Laborde sera son joker.

Village typique des hautes terres, au centre de l'île. Maisons en pisé à deux étages: le bétail en bas, les hommes en haut.Village typique des hautes terres, au centre de l'île. Maisons en pisé à deux étages: le bétail en bas, les hommes en haut.
 Crédits photo : ERIC MARTIN/LE FIGARO MAGAZINE

Un joker qu'il bichonne avant de l'envoyer à la cour de l'acariâtre et imprévisible Ranavalona Ière. En le mariant à une métisse, passeport affectif et moyen d'apprendre la langue du pays en accéléré. En le dotant de l'Encyclopédie Roret en 32 volumes, ouvrage de vulgarisation scientifique abordant tous les domaines (de l'hydraulique à la balistique, en passant par l'agronomie). En lui préparant une audience avec la souveraine. Un parcours d'obstacles régi par un protocole extravagant et par les lubies des charlatans qui officient au palais: géomanciens, guérisseurs, sorciers et devins. Ils fixent les audiences en fonction des oracles, des augures et du zodiaque malgache, les visiteurs pouvant patienter des semaines aux portes de la capitale avant d'accéder au trône. Sa Majesté, crédule à l'extrême, ne jure que par ces morticoles.

En 1833, premier rendez-vous. Un contrat de deux ans est signé, sorte de transfert de technologie avant la lettre. Jean Laborde s'engage à fournir un quota de fusils et à former ses ouvriers. Là où tous ses prédécesseurs (des ingénieurs) ont échoué, il réussit. En présence de sa suzeraine, il procède aux essais, qui s'avèrent concluants. Ranavalona Ière applaudit et s'extasie devant le magicien. Coup de feu, coup de foudre. Il a 30 ans et porte beau. Elle en a 50, mais son appétit charnel est sans limites. Commence une idylle qui durera deux décennies. Cette Messaline tropicale, qui consomme les hommes comme une mante religieuse (malheur aux défaillants ou aux décevants), l'aimera avec constance, malgré les intrigues de ses ministres-amants jaloux. Entre deux rendez-vous au palais, pour ce qu'il nomme la «corvée royale», le favori de Sa Majesté se lance dans une activité prodigieuse, qui exige un emplacement tout dédié à ses fabrications tous azimuts: après les fusils, les cartouches, les canons, les boulets, les mortiers, les obus, la poudre, les tuiles, les briques, le premier paratonnerre de Madagascar...C'est à Mantasoa, située à 60 kilomètres de Tananarive, qu'il installera une véritable cité de production, industrielle autant qu'agricole. Le lieu regorge d'eau, de bois, de fer. Sa maîtresse (dans tous les sens du terme) lui fournit 20 000 esclaves qui creusent des canaux, montent des usines, cultivent des rizières, élèvent du bétail (dont des vaches normandes que Laborde importe de France).

Le lac Anosy fut, dit-on, dessiné pen forme de coeur par Jean Laborde.Le lac Anosy fut, dit-on, dessiné pen forme de coeur par Jean Laborde.
Crédits photo : ERIC MARTIN/LE FIGARO MAGAZINE

Pour la reine, qui vient fréquemment lui rendre visite, il aménage un palais, une piscine et même un zoo, avec des hippopotames et des antilopes, espèces introuvables à Madagascar. La maison de bois qu'il occupait est désormais classée au patrimoine culturel et transformée en musée. Sa vie, son oeuvre: Jean Laborde y est à l'honneur et ses fredaines royales ne sont pas oubliées. D'ailleurs, en regardant l'allée qui mène à cette habitation, la conservatrice nous montre une sculpture en pierre de forme phallique: «Partout où il a construit, on en retrouve. C'est bizarre, non?» Effectivement, on tombe sur le même symbole dans l'ancienne fabrique, solide bâtisse en dur et à deux étages, intacte malgré les ravages du temps et qui sert aujourd'hui de collège technique. Ou à côté de son tombeau en granit, à la mode malgache - culte des ancêtres oblige - qu'il fit ériger de son vivant à la fin des années 1840.Mais, comme le chantaient les Rita Mitsouko, «les histoires d'amour finissent mal, en général». Celle-ci, en particulier. L'âge aidant, Ranavalona Ière, de plus en plus superstitieuse et paranoïaque, obsédée par le prosélytisme des chrétiens (pasteurs protestants anglais et jésuites catholiques français), se mue en Cruella frénétique. Expéditions punitives, représailles collectives, massacres massifs: on estime que ses débordements sanguinaires firent 200 000 victimes entre 1845 et 1855 (2). E

Vue sur Tananarive et le quartier historique.Vue sur Tananarive et le quartier historique.Crédits photo : ERIC MARTIN/LE FIGARO MAGAZINE

En 1857, lassé par tant d'excès, Jean Laborde fomente un complot visant à la renverser et à la remplacer par son fils, le prince Rakoto, lui aussi choqué par cette politique homicide. Hélas, le putsch est éventé et le «vasaha de la reine» (3) est expulsé (il n'échappe à la peine capitale qu'en souvenir des «services rendus»). Sur ordre du Palais, le site de Mantasoa est livré aux pillards et aux vandales. Il ne sera plus jamais en état de fonctionner. Après un exil à Bourbon et le décès de Ranavalona Ière, Laborde revient à Madagascar avec le titre de consul de France. C'est là qu'il s'éteint en 1878. En son honneur, la reine Ranavalona III (nièce de la précédente) exigea des obsèques grandioses et le cortège funèbre fut salué par les salves des fameux canons Laborde. Le Français repose aujourd'hui dans son mausolée de Mantasoa cerné par une végétation envahissante et assez peu respectueuse. Du palais royal (malheureusement incendié en 1995), sur les sommets de Tananarive, on peut voir la marque indélébile que Jean Laborde a laissée à Madagascar et à la souveraine: le lac Anosy dessiné pour elle en forme de coeur. Mais il faut prendre de la hauteur pour le distinguer ...

(1) Madagascar compte 18 ethnies aux origines différentes (asiatiques, africaines, arabes). Les Merinas, descendants des navigateurs malayo-indonésiens qui peuplèrent l'île à partir du Xe siècle, se sont installés dans le centre, puis ont imposé leur hégémonie à tout le territoire au XIXe siècle. La famille royale en est issue.

(2) Et pas de n'importe quelle manière: condamnés enroulés dans une natte et jetés du haut de la colline de Tananarive, épines dorsales sciées en public place du marché, décapitations avec tête fichée au bout d'une pique. Mais Ranavalona Ire avait une prédilection pour l'ordalie au tanghin: poison mortel tiré d'un arbuste et administré aux suspects en file indienne. Seuls les survivants étaient déclarés innocents...